Après le bitume, le chemin de traverse...





24 février 2005

Nécropole Nord

Les blessures purulentes de tous ces désenchantés ne guériront jamais. Que je souligne ici leur fierté, même dans les eaux troubles de la haine. Mais nom de Dieu et pour l'éternité, qu'ils restent cloués aux lèvres chimériques du désespoir !


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François prit la première rue à droite et s'engouffra dans la pénombre du vieux quartier, c'était la quatrième fois qu'il passait par là. Il éprouvait un sentiment d'amertume et son coeur à la dérive ne supportait plus l'atmosphère de son appartement.
Il s'arrêta un instant devant le palais de justice et examina de haut en bas l'arc de triomphe, admirant la perfection de l'oeuvre, puis il pensa à Florence et eut soudainement envie de pleurer. Tout avait l'air calme et paraissait presque trop bien réglé. Il retira de sa poche un paquet de Gauloises et se remit à marcher lentement vers un avenir qui paraissait déjà bien triste.





Depuis le départ de sa compagne, François avait pris l'habitude d'errer la nuit dans cette ville trop grande pour lui. Il travaillait à l'université dans une petite bibliothèque rattachée au département des Lettres Modernes, mais son état de fatigue extrême le poussait la journée à somnoler les yeux ouverts.

(Quelques heures avant...)

Ce soir-là après le boulot, il monta dans le tramway bondé et s'assit prés de la fenêtre. Tout lui semblait flou, une envie de suicide traversa son esprit, qui le fit tressaillir jusqu'au plus profond de son être. En passant le seuil de son appartement, il s'arrêta un instant et observa chaque objet et chaque bibelot, un à un, très minutieusement. Il suffoquait, la chaleur était si intense...qu'il s'effondra sur le sol avec fracas, comme un énorme monolithe exsangue.
François le visage collé au parquet, pleurait à l'abri des regards indiscrets. Il se releva et griffonna sur un petit cahier d'écolier:


Spleen illusoire - 12 décembre



Paradis de l'ennui, immense désert.


Richesse du désespoir...


Substance marécageuse aux cellules putrides d'une délitescence calculée,


- Je regarde - (observation muette)


Je suis las, dépourvu d'énergie féconde.


Et je m'indiffère dans une vacuité d'un autre temps.


Mais je te remercie Florence d'avoir été, de ne plus être.


Loin des "assis" veulent et lâches que je hais...dans leur ignoble perfidie.


De l'aurore au crépuscule désuet,


Tu étais ma muse, mon repère et mon âme.


Car sous ton pull de laine, ton corps m'invitait au voyage...

Il rangea le cahier délicatement, mit son manteau, remonta machinalement le col en prenant la direction de l'Escapade. En ouvrant la porte du bistrot, François remarqua la présence de quelques touristes anglais parmi les nombreux habitués, l'insipide clientèle marqua un temps d'arrêt. Il s'approcha imperturbable du comptoir et commanda une pression sans accomplir le moindre geste superflu.


Pourquoi réagir ? Il se sentait happé par un regret imposteur. François avait l'habitude de nourrir sa mélancolie dans cet estaminet qui, après quelques verres pouvait se transformer en un échappatoire étonnant. Ivre, il pouvait se livrer aux plus grandes extravagances avec les filles de passage. Mais le plus souvent, il était incapable de parler ou de bouger. Ses suicides quotidiens à l'alcool ne pouvaient qu'augmenter la distance entre celle qu'il avait tant aimé et son ignoble carcasse.


Puis à la fermeture, il rentrait en titubant sans se soucier des passants...

De temps en temps, François partageait le lit d'une prostituée à l'âge indéfinissable. Il l'appelait sa "sweet Corinna bitch" mais Corinne n'en avait que pour son argent et ne mêlait jamais sentiment et travail. Il le sentait bien mais s'amusait à se faire croire le contraire.

Il la trouvait jolie avec ses cheveux châtains et ses yeux couleur noisette. Au fond c'est vrai qu'elle était belle, difficile à croire qu'une fille comme elle pouvait tourner la page après chaque passe. Elle semblait si fragile... 

Ce soir-là, François savait que ce serait sa dernière libation, ces misérables conneries devaient s'arrêter tôt ou tard. L'alcool n'était pas une solution, mais que faire ? Un peu déboussolé et beaucoup trop saoul, il titubait sur la place qui dominait la ville, la cigarette au coin des lèvre et les yeux vitreux. Il s'appuya contre le garde-fou un instant et regarda au loin la fac de Lettres.
 
François sans réfléchir l'ombre d'une seconde sauta dans le vide, ce vide qu'il connaissait si bien, comme pour conjurer le mauvais sort et pour abréger ses souffrances. Son corps finit sa course sur le sol poussiéreux et le choc fut violent. La tête posée sur la pierre, les yeux ouverts, François semblait calme, presque soulagé de voir les choses se terminer ainsi. 

Son sang "transformait les pavés en îlots", mais la ville endormie s'en foutait bien.

(Décembre 1996)

Posté par C____ à 21:27 - Nécropole Nord - Vos empreintes [0] - Permalien [#]